Ubu Roi
ACTE PREMIERÂ Â
SCĂNE PREMIĂRE. PĂšre UBU, MĂšre Ubu. Â
Merdre.
Oh ! VoilĂ du joli, PĂšre Ubu, vous ĂȘtes un fort grand voyou.
Que ne vous assom'je, MÚre Ubu !
Ce n'est pas moi, PÚre Ubu, c'est un autre qu'il faudrait assassiner.
De par ma chandelle verte, je ne comprends pas.
Comment, PĂšre Ubu, vous ĂȘtes content de votre sort ?
De par ma chandelle verte, merdre, Madame, certes oui, je suis content. On le serait à moins : capitaine de dragons, officier de confiance du roi Venceslas, décoré de l'ordre de l'Aigle Rouge de Pologne et ancien roi d'Aragon, que voulez-vous de mieux ?
Comment ! AprÚs avoir été roi d'Aragon vous vous contentez de mener aux revues une cinquantaine d'estafiers armés de coupe-choux, quand vous pourriez faire succéder sur votre fiole la couronne de Pologne à celle d'Aragon ?
Ah ! MÚre Ubu, je ne comprends rien de ce que tu dis.
Tu es si bĂȘte !
De par ma chandelle verte, le roi Venceslas est encore bien vivant ; et mĂȘme en admettant qu'il meure, n'a-t-il pas des lĂ©gions d'enfants ?
Qui t'empĂȘche de massacrer toute la famille et de te mettre Ă leur place ?
Ah ! MÚre Ubu, vous me faites injure et vous allez passer tout à l'heure par la casserole.
Eh ! Pauvre malheureux, si je passais par la casserole, qui te raccommoderait tes fonds de culotte ?
Eh vraiment ! Et puis aprĂšs ? N'ai-je pas un cul comme les autres ?
à ta place, ce cul, je voudrais l'installer sur un trÎne. Tu pourrais augmenter indéfiniment tes richesses, manger fort souvent de l'andouille et rouler carrosse par les rues.
Si j'étais roi, je me ferais construire une grande capeline comme celle que j'avais en Aragon et que ces gredins d'Espagnols m'ont impudemment volée.
Tu pourrais aussi te procurer un parapluie et un grand caban qui te tomberait sur les talons.
Ah ! Je cĂšde Ă la tentation. Bougre de merdre, merdre de bougre, si jamais je le rencontre au coin d'un bois, il passera un mauvais quart d'heure.
Ah ! Bien, PÚre Ubu, te voilà devenu un véritable homme.
Oh non ! Moi, capitaine de dragons, massacrer le roi de Pologne ! PlutĂŽt mourir !
Oh ! Merdre !
Ainsi tu vas rester gueux comme un rat, PÚre Ubu.
Haut.
Ventrebleu, de par ma chandelle verte, j'aime mieux ĂȘtre gueux comme un maigre et brave rat que riche comme un mĂ©chant et gras chat.
Et la capeline ? Et le parapluie ? Et le grand caban ?
Eh bien, aprÚs, MÚre Ubu ?
Il s'en va en claquant la porte.
Vrout, merdre, il a Ă©tĂ© dur Ă la dĂ©tente, mais vrout, merdre, je crois pourtant l'avoir Ă©branlĂ©. GrĂące Ă Dieu et Ă moi-mĂȘme, peut-ĂȘtre dans huit jours serai-je reine de Pologne.
SCĂNE II. PĂšre Ubu, MĂšre Ubu Â
La scĂšne reprĂ©sente une chambre de la maison du PĂšre Ubu oĂč une table splendide est dressĂ©e.
Eh ! Nos invités sont bien en retard.
Oui, de par ma chandelle verte. Je crÚve de faim. MÚre Ubu, tu es bien laide aujourd'hui. Est-ce parce que nous avons du monde ?
Merdre.
Tiens, j'ai faim. Je vais mordre dans cet oiseau. C'est un poulet, je crois. Il n'est pas mauvais.
Que fais-tu, malheureux ? Que mangeront nos invités ?
Ils en auront encore bien assez. Je ne toucherai plus Ă rien. MĂšre Ubu, va donc voir Ă la fenĂȘtre si nos invitĂ©s arrivent.
Je ne vois rien.
Pendant ce temps le PÚre Ubu dérobe une rouelle de veau.
Ah ! Voilà le capitaine Bordure et ses partisans qui arrivent. Que manges-tu donc, PÚre Ubu ?
Rien, un peu de veau.
Ah ! Le veau ! Le veau ! Veau ! Il a mangé le veau ! Au secours !
De par ma chandelle verte, je te vais arracher les yeux.
La porte s'ouvre.
SCĂNE III. PĂšre Ubu, MĂšre Ubu, Capitaine Bordure et ses partisans. Â
Bonjour, messieurs, nous vous attendons avec impatience. Asseyez-vous.
Bonjour, Madame. Mais oĂč est donc le PĂšre Ubu ?
Me voilĂ ! Me voilĂ ! Sapristi, de par ma chandelle verte, je suis pourtant assez gros.
Bonjour, PÚre Ubu. Asseyez-vous, mes hommes.
Ils s'asseyent tous.
Ouf, un peu plus, j'enfonçais ma chaise.
Eh ! MÚre Ubu ! Que nous donnez-vous de bon aujourd'hui ?
Voici le menu.
Oh ! Ceci m'intéresse.
Soupe polonaise, cÎtes de rastron, veau, poulet, pùté de chien, croupions de dinde, charlotte russe...
Eh ! En voilĂ assez, je suppose. Y en a-t-il encore ?
Bombe, salade, fruits, dessert, bouilli, topinambours, choux-fleurs Ă la merdre.
Eh ! Me crois-tu empereur d'Orient pour faire de telles dépenses ?
Ne l'écoutez pas, il est imbécile.
Ah ! Je vais aiguiser mes dents contre vos mollets.
Dßne plutÎt, PÚre Ubu. Voilà de la polonaise.
Bougre, que c'est mauvais.
Ce n'est pas bon, en effet.
Tas d'Arabes, que vous faut-il ?
Oh ! J'ai une idée. Je vais revenir tout à l'heure.
Il s'en va.
Messieurs, nous allons goûter du veau.
Il est trĂšs bon, j'ai fini.
Aux croupions, maintenant.
Exquis, exquis ! Vive la mĂšre Ubu.
Vive la mĂšre Ubu.
Et vous allez bientÎt crier vive le PÚre Ubu.
Il tient un balai innommable Ă la main et le lance sur le festin.
Misérable, que fais-tu ?
Goûtez un peu.
Plusieurs goûtent et tombent empoisonnés.
MÚre Ubu, passe-moi les cÎtelettes de rastron, que je serve.
Les voici.
Ă la porte tout le monde ! Capitaine Bordure, j'ai Ă vous parler.
Eh ! Nous n'avons pas dßné.
Comment, vous n'avez pas dßné ! à la porte tout le monde ! Restez, Bordure.
Personne ne bouge.
Vous n'ĂȘtes pas partis ? De par ma chandelle verte, je vais vous assommer de cĂŽtes de rastron.
Il commence Ă en jeter.
Oh ! Aïe ! Au secours ! Défendons-nous ! Malheur ! Je suis mort !
Merdre, merdre, merdre. Ă la porte ! Je fais mon effet.
Sauve qui peut ! Misérable PÚre Ubu ! Traßtre et gueux voyou !
Ah ! Les voilà partis. Je respire, mais j'ai fort mal dßné. Venez, Bordure.
Ils sortent avec la MĂšre Ubu.
SCĂNE IV. PĂšre Ubu, MĂšre Ubu, Capitaine Bordure. Â
Eh bien, Capitaine, avez-vous bien dßné ?
Fort bien, Monsieur, sauf la merdre.
Eh ! La merdre n'était pas mauvaise.
Chacun son goût.
Capitaine Bordure, je suis décidé à vous faire duc de Lithuanie.
Comment, je vous croyais fort gueux, PÚre Ubu.
Dans quelques jours, si vous voulez, je rĂšgne en Pologne.
Vous allez tuer Venceslas ?
Il n'est pas bĂȘte, ce bougre, il a devinĂ©.
S'il s'agit de tuer Venceslas, j'en suis. Je suis son mortel ennemi et je réponds de mes hommes.
Oh ! Oh ! Je vous aime beaucoup, Bordure.
Eh ! Vous empestez, PÚre Ubu. Vous ne vous lavez donc jamais ?
Rarement.
Jamais !
Je vais te marcher sur les pieds.
Grosse merdre !
Allez, Bordure, j'en ai fini avec vous. Mais par ma chandelle verte, je jure sur la MÚre Ubu de vous faire duc de Lithuanie.
Mais...
Tais-toi, ma douce enfant.
Ils sortent.
SCĂNE V. PĂšre Ubu, MĂšre Ubu, Un Messager. Â
Monsieur, que voulez-vous ? Fichez le camp, vous me fatiguez.
Monsieur, vous ĂȘtes appelĂ© de par le roi.
Il sort.
Oh ! Merdre, jarnicotonbleu, de par ma chandelle verte, je suis dĂ©couvert, je vais ĂȘtre dĂ©capitĂ© ! HĂ©las ! HĂ©las !!
Quel homme mou ! Et le temps presse.
Oh ! J'ai une idée : je dirai que c'est la MÚre Ubu et Bordure.
Ah ! Gros P. U., si tu fais ça...
Eh ! J'y vais de ce pas.
Il sort.
Oh ! PÚre Ubu, PÚre Ubu, je te donnerai de l'andouille.
Elle sort.
Oh ! Merdre ! Tu en es une fiĂšre, d'andouille.
SCĂNE VI. Le Roi Venceslas, entourĂ© de ses officiers ; Bordure ; Les fils du roi, Boleslas, Ladislas et Bougrelas, puis Le PĂšre Ubu. Â
Le palais du roi.
Oh ! Vous savez, ce n'est pas moi, c'est la MÚre Ubu et Bordure.
Qu'as-tu, PÚre Ubu ?
Il a trop bu.
Comme moi ce matin.
Oui, je suis saoul, c'est parce que j'ai bu trop de vin de France.
PÚre Ubu, je tiens à récompenser tes nombreux services comme capitaine de dragons, et je te fais aujourd'hui comte de Sandomir.
Ă monsieur Venceslas, je ne sais comment vous remercier.
Ne me remercie pas, PÚre Ubu, et trouve-toi demain matin à la grande revue.
J'y serai, mais acceptez, de grĂące, ce petit mirliton.
Il présente au roi un mirliton.
Que veux-tu Ă mon Ăąge que je fasse d'un mirliton ? Je le donnerai Ă Bougrelas.
Est-il bĂȘte, ce PĂšre Ubu.
Et maintenant, je vais foutre le camp.
Oh ! Aïe ! Au secours ! De par ma chandelle verte, je me suis rompu l'intestin et crevé la bouzine !
Il tombe en se retournant.
PĂšre Ubu, vous ĂȘtes-vous fait mal ?
Oui certes, et je vais sûrement crever. Que deviendra la MÚre Ubu ?
Nous pourvoirons Ă son entretien.
Vous avez bien de la bonté de reste.
Oui, mais, roi Venceslas, tu n'en seras pas moins massacré.
Il sort.
SCĂNE VII. Giron, Pile, Cotice, PĂšre Ubu, MĂšre Ubu, ConjurĂ©s et Soldats, Capitaine Bordure. Â
La maison du PĂšre Ubu.
Eh ! Mes bons amis, il est grand temps d'arrĂȘter le plan de la conspiration. Que chacun donne son avis. Je vais d'abord donner le mien, si vous le permettez.
Parlez, PÚre Ubu.
Eh bien, mes amis, je suis d'avis d'empoisonner simplement le roi en lui fourrant de l'arsenic dans son déjeuner. Quand il voudra le brouter il tombera mort, et ainsi je serai roi.
Fi, le sagouin !
Eh quoi, cela ne vous plaĂźt pas ? Alors que Bordure donne son avis.
Moi, je suis d'avis de lui ficher un grand coup d'Ă©pĂ©e qui le fendra de la tĂȘte Ă la ceinture.
Oui ! VoilĂ qui est noble et vaillant.
Et s'il vous donne des coups de pied ? Je me rappelle maintenant qu'il a pour les revues des souliers de fer qui font trÚs mal. Si je savais, je filerais vous dénoncer pour me tirer de cette sale affaire, et je pense qu'il me donnerait aussi de la monnaie.
Oh ! Le traĂźtre, le lĂąche, le vilain et plat ladre.
Conspuez le PÚre Ubu !
HĂ©, messieurs, tenez-vous tranquilles si vous ne voulez visiter mes poches. Enfin je consens Ă m'exposer pour vous. De la sorte, Bordure, tu te charges de pourfendre le roi.
Ne vaudrait-il pas mieux nous jeter tous Ă la fois sur lui en braillant et gueulant ? Nous aurions chance ainsi d'entraĂźner les troupes.
Alors, voilĂ . Je tĂącherai de lui marcher sur les pieds, il regimbera, alors je lui dirai : MERDRE, et Ă ce signal vous vous jetterez sur lui.
Oui, et dĂšs qu'il sera mort tu prendras son sceptre et sa couronne.
Et je courrai avec mes hommes Ă la poursuite de la famille royale.
Oui, et je te recommande spécialement le jeune Bougrelas.
Ils sortent.
Messieurs, nous avons oublié une cérémonie indispensable, il faut jurer de nous escrimer vaillamment.
Et comment faire ? Nous n'avons pas de prĂȘtre.
La MÚre Ubu va en tenir lieu.
Eh bien, soit.
Ainsi vous jurez de bien tuer le roi ?
Oui, nous le jurons. Vive le PÚre Ubu !
ACTE IIÂ Â
SCĂNE PREMIĂRE. Venceslas, La Reine Rosemonde, Boleslas, Ladislas et Bougrelas. Â
Le palais du roi.
Monsieur Bougrelas, vous avez été ce matin fort, impertinent avec Monsieur Ubu, chevalier de mes ordres et Comte de Sandomir. C'est pourquoi je vous défends de paraßtre à ma revue.
Cependant, Venceslas, vous n'auriez pas trop de toute votre famille pour vous défendre.
Madame, je ne reviens jamais sur ce que j'ai dit. Vous me fatiguez avec vos sornettes.
Je me soumets, Monsieur mon pĂšre.
Enfin, Sire, ĂȘtes-vous toujours dĂ©cidĂ© Ă aller Ă cette revue ?
Pourquoi non, Madame ?
Mais, encore une fois, ne l'ai-je pas vu en songe vous frappant de sa masse d'armes et vous jetant dans la Vistule, et un aigle comme celui qui figure dans les armes de Pologne lui plaçant la couronne sur la tĂȘte ?
Ă qui ?
Au PÚre Ubu.
Quelle folie. Monsieur de Ubu est un fort bon gentilhomme, qui se ferait tirer Ă quatre chevaux pour mon service.
Quelle erreur.
Taisez-vous, jeune sagouin. Et vous, Madame, pour vous prouver combien je crains peu Monsieur Ubu, je vais aller à la revue comme je suis, sans arme et sans épée.
Fatale imprudence, je ne vous reverrai pas vivant.
Venez, Ladislas, venez, Boleslas.
Ils sortent. La Reine et Bougrelas vont Ă la fenĂȘtre.
Que Dieu et le grand Saint-Nicolas vous gardent.
Bougrelas, venez dans la chapelle avec moi prier pour votre pĂšre et vos frĂšres.
SCĂNE II. L'ArmĂ©e Polonaise, Le Roi, Boleslas,
Ladislas, PĂšre Ubu, Capitaine Bordure et ses Hommes, Giron, Pile, Cotice. Â
Le champ des revues.
Noble PÚre Ubu, venez prÚs de moi avec votre suite pour inspecter les troupes.
Attention, vous autres.
On y va, Monsieur, on y va.
Au Roi.
Les hommes du PÚre Ubu entourent le Roi.
Ah ! Voici le régiment des gardes à cheval de Dantzick. Ils sont fort beaux, ma foi.
Vous trouvez ? Ils me paraissent misérables. Regardez celui-ci.
Depuis combien de temps ne t'es-tu débarbouillé, ignoble drÎle ?
Au soldat.
Mais ce soldat est fort propre. Qu'avez-vous donc, PÚre Ubu ?
VoilĂ !
Il lui écrase le pied.
Misérable !
MERDRE. Ă moi, mes hommes !
Hurrah ! En avant !
Tous frappent le Roi, un Palotin explose.
Oh ! Au secours ! Sainte-Vierge, je suis mort.
Qu'est-ce là ? Dégainons.
Ah ! J'ai la couronne ! Aux autres, maintenant.
Sus aux traĂźtres !!
Les fils du Roi s'enfuient, tous les poursuivent.
SCĂNE III. La Reine et Bougrelas. Â
Enfin, je commence Ă me rassurer.
Vous n'avez aucun sujet de crainte.
Une effroyable clameur se fait entendre au dehors.
Ah ! Que vois-je ? Mes deux frÚres poursuivis par le PÚre Ubu et ses hommes.
à mon Dieu ! Sainte-Vierge, ils perdent, ils perdent du terrain !
Toute l'armée suit le PÚre Ubu. Le Roi n'est plus là . Horreur ! Au secours !
Voilà Boleslas mort ! Il a reçu une balle.
Eh !
Défends-toi ! Hurrah, Ladislas.
Ladislas se retourne.
Oh ! Il est entouré.
C'en est fait de lui. Bordure vient de le couper en deux comme une saucisse.
Ah ! Hélas ! Ces furieux pénÚtrent dans le palais, ils montent l'escalier.
La clameur augmente.
Mon Dieu, défendez-nous.
Oh ! Ce PÚre Ubu ! Le coquin, le misérable, si je le tenais...
SCĂNE IV. Les mĂȘmes. Â
La porte est défoncée, le PÚre Ubu et les forcenés pénÚtrent.
Eh ! Bougrelas, que me veux-tu faire ?
Vive Dieu ! Je défendrai ma mÚre jusqu'à la mort ! Le premier qui fait un pas est mort.
Oh ! Bordure, j'ai peur ! Laissez-moi m'en aller.
Rends-toi, Bougrelas !
Tiens, voyou ! VoilĂ ton compte !
Il lui fend le crĂąne.
Tiens bon, Bougrelas, tiens bon !
Bougrelas, nous te promettons la vie sauve.
Chenapans, sacs à vins, sagouins payés !
Il fait le moulinet avec son épée et en fait un massacre.
Oh ! Je vais bien en venir Ă bout tout de mĂȘme !
MĂšre, sauve-toi par l'escalier secret.
Et toi, mon fils, et toi ?
Je te suis.
Tùchez d'attraper la reine. Ah ! La voilà partie. Quant à toi, misérable !...
Il s'avance vers Bougrelas.
Ah ! Vive Dieu ! VoilĂ ma vengeance !
MĂšre, je te suis !
Il lui découd la boudouille d'un terrible coup d'épée.
Il disparaĂźt par l'escalier secret.
SCĂNE V. Le Jeune Bougrelas entre suivi de Rosemonde. Â
Une caverne dans les montagnes.
Ici nous serons en sûreté.
Oui, je le crois ! Bougrelas, soutiens-moi !
Elle tombe sur la neige.
Ha ! Qu'as-tu, ma mĂšre ?
Je suis bien malade, crois-moi, Bougrelas. Je n'en ai plus que pour deux heures Ă vivre.
Quoi ! Le froid t'aurait-il saisie ?
Comment veux-tu que je résiste à tant de coups ? Le roi massacré, notre famille détruite, et toi, représentant de la plus noble race qui ait jamais porté l'épée, forcé de t'enfuir dans les montagnes comme un contrebandier.
Et par qui, grand Dieu ! Par qui ? Un vulgaire PĂšre Ubu, aventurier sorti on ne sait d'oĂč, vile crapule, vagabond honteux ! Et quand je pense que mon pĂšre l'a dĂ©corĂ© et fait comte et que le lendemain ce vilain n'a pas eu honte de porter la main sur lui.
à Bougrelas ! Quand je me rappelle combien nous étions heureux avant l'arrivée de ce PÚre Ubu ! Mais maintenant, hélas ! Tout est changé !
Que veux-tu ? Attendons avec espérance et ne renonçons jamais à nos droits.
Je te le souhaite, mon cher enfant, mais pour moi je ne verrai pas cet heureux jour.
Eh ! Qu'as-tu ? Elle pùlit, elle tombe, au secours ! Mais je suis dans un désert ! à mon Dieu ! Son coeur ne bat plus. Elle est morte ! Est-ce possible ? Encore une victime du PÚre Ubu !
à mon Dieu ! Qu'il est triste de se voir seul à quatorze ans avec une vengeance terrible à poursuivre !
Pendant ce temps les Ămes de Venceslas, de Boleslas, de Ladislas, de Rosemonde entrent dans la grotte, leurs AncĂȘtres les accompagnent et remplissent la grotte. Le plus vieux s'approche de Bougrelas et le rĂ©veille doucement.
Il se cache la figure dans les mains et pleure.
Il tombe en proie au plus violent désespoir.
Eh ! Que vois-je ? Toute ma famille, mes ancĂȘtres... Par quel prodige ?
Apprends, Bougrelas, que j'ai été pendant ma vie le seigneur Mathias de Koenigsberg, le premier roi et le fondateur de la maison. Je te remets le soin de notre vengeance.
Et que cette épée que je te donne n'ait de repos que quand elle aura frappé de mort l'usurpateur.
Il lui donne une grande épée.
Tous disparaissent, et Bougrelas reste seul dans l'attitude de l'extase.
SCĂNE VI. PĂšre Ubu, MĂšre Ubu, Capitaine Bordure. Â
Le palais du roi.
Non, je ne veux pas, moi ! Voulez-vous me ruiner pour ces bouffres ?
Mais enfin, PĂšre Ubu, ne voyez-vous pas que le peuple attend le don de joyeux avĂšnement ?
Si tu ne fais pas distribuer des viandes et de l'or, tu seras renversé d'ici deux heures.
Des viandes, oui ! De l'or, non ! Abattez trois vieux chevaux, c'est bien bon pour de tels sagouins.
Sagouin toi-mĂȘme ! Qui m'a bĂąti un animal de cette sorte ?
Encore une fois, je veux m'enrichir, je ne lĂącherai pas un sou.
Quand on a entre les mains tous les trésors de la Pologne.
Oui, je sais qu'il y a dans la chapelle un immense trésor, nous le distribuerons.
Misérable, si tu fais ça !
Mais, PĂšre Ubu, si tu ne fais pas de distributions le peuple ne voudra pas payer les impĂŽts.
Est-ce bien vrai ?
Oui, oui !
Oh, alors je consens à tout. Réunissez trois millions, cuisez cent cinquante boeufs et moutons, d'autant plus que j'en aurai aussi !
Ils sortent.
SCĂNE VII. PĂšre Ubu couronnĂ©, MĂšre Ubu, Capitaine Bordure, Larbins chargĂ©s de viande. Â
La cour du palais pleine de peuple.
VoilĂ le Roi ! Vive le Roi ! Hurrah !
Tenez, voilĂ pour vous. Ăa ne m'amusait guĂšre de vous donner de l'argent, mais vous savez, c'est la MĂšre Ubu qui a voulu. Au moins promettez-moi de bien payer les impĂŽts.
Oui, oui !
Voyez, MÚre Ubu, s'ils se disputent cet or. Quelle bataille !
Il est vrai que c'est horrible. Pouah ! En voilĂ un qui a le crĂąne fendu.
Quel beau spectacle ! Amenez d'autres caisses d'or.
Si nous faisions une course.
Oui, c'est une idée.
Mes amis, vous voyez cette caisse d'or, elle contient trois cent mille nobles à la rose en or, en monnaie polonaise et de bon aloi. Que ceux qui veulent courir se mettent au bout de la cour. Vous partirez quand j'agiterai mon mouchoir et le premier arrivé aura la caisse. Quant à ceux qui ne gagneront pas, ils auront comme consolation cette autre caisse qu'on leur partagera.
Au Peuple.
Oui ! Vive le PĂšre Ubu ! Quel bon roi ! On n'en voyait pas tant du temps de Venceslas.
Ăcoute-les !
Tout le Peuple va se ranger au bout de la Cour.
Une, deux, trois ! Y ĂȘtes-vous ?
Oui ! Oui !
Partez !
Ils partent en se culbutant. Cris et tumulte.
Ils approchent ! Ils approchent !
Eh ! Le premier perd du terrain.
Non, il regagne maintenant.
Oh ! Il perd, il perd ! Fini ! C'est l'autre !
Celui qui était deuxiÚme arrive le premier.
Vive Michel Fédérovitch ! Vive Michel Fédérovitch !
Sire, je ne sais vraiment comment remercier Votre Majesté...
Oh ! Mon cher ami, ce n'est rien. Emporte ta caisse chez toi, Michel ; et vous, partagez-vous cette autre, prenez une piĂšce chacun jusqu'Ă ce qu'il n'y en ait plus.
Vive Michel Fédérovitch ! Vive le PÚre Ubu !
Et vous, mes amis, venez dĂźner ! Je vous ouvre aujourd'hui les portes du palais, veuillez faire honneur Ă ma table !
Entrons ! Entrons ! Vive le PĂšre Ubu ! C'est le plus noble des souverains !
Ils entrent dans le palais. On entend le bruit de l'orgie qui se prolonge jusqu'au lendemain. La toile tombe.
ACTE IIIÂ Â
SCĂNE PREMIĂRE. PĂšre Ubu, MĂšre Ubu. Â
Le palais.
De par ma chandelle verte, me voici roi dans ce pays. Je me suis déjà flanqué une indigestion et on va m'apporter ma grande capeline.
En quoi est-elle, PĂšre Ubu ? Car nous avons beau ĂȘtre rois, il faut ĂȘtre Ă©conomes.
Madame ma femelle, elle est en peau de mouton, avec une agrafe et des brides en peau de chien.
VoilĂ qui est beau, mais il est encore plus beau d'ĂȘtre rois.
Oui, tu as eu raison, MÚre Ubu.
Nous avons une grande reconnaissance au Duc de Lithuanie.
Qui donc ?
Eh ! Le Capitaine Bordure.
De grùce, MÚre Ubu, ne me parle pas de ce bouffre. Maintenant que je n'ai plus besoin de lui il peut bien se brosser le ventre, il n'aura point son duché.
Tu as grand tort, PĂšre Ubu, il va se tourner contre toi.
Oh ! Je le plains bien, ce petit homme, je m'en soucie autant que de Bougrelas.
Eh ! Crois-tu en avoir fini avec Bougrelas ?
Sabre à finances, évidemment ! Que veux-tu qu'il me fasse, ce petit sagouin de quatorze ans ?
PĂšre Ubu, fais attention Ă ce que je te dis. Crois-moi, tĂąche de t'attacher Bougrelas par tes bienfaits.
Encore de l'argent Ă donner. Ah ! Non, du coup ! Vous m'avez fait gĂącher bien vingt-deux millions.
Fais Ă ta tĂȘte, PĂšre Ubu, il t'en cuira.
Eh bien, tu seras avec moi dans la marmite.
Ăcoute, encore une fois, je suis sĂ»re que le jeune Bougrelas l'emportera, car il a pour lui le bon droit.
Ah ! Saleté ! Le mauvais droit ne vaut-il pas le bon ? Ah ! Tu m'injuries, MÚre Ubu, je vais te mettre en morceaux.
La MĂšre Ubu se sauve poursuivie par le PĂšre Ubu.
SCĂNE II. PĂšre Ubu, MĂšre Ubu, Officiers et soldats,Giron, Pile, Cotice, Nobles enchainĂ©s, Financiers, Magistrats, Greffiers. Â
La grande salle du palais.
Apportez la caisse Ă Nobles et le crochet Ă Nobles et le couteau Ă Nobles et le bouquin Ă Nobles ! Ensuite, faites avancer les Nobles.
On pousse brutalement les Nobles.
De grĂące, modĂšre-toi, PĂšre Ubu.
J'ai l'honneur de vous annoncer que pour enrichir le royaume je vais faire périr tous les Nobles et prendre leurs biens.
Horreur ! Ă nous, peuple et soldats !
Amenez le premier Noble et passez-moi le crochet Ă Nobles. Ceux qui seront condamnĂ©s Ă mort, je les passerai dans la trappe, ils tomberont dans les sous-sols du Pince-Porc et de la Chambre-Ă -Sous, oĂč on les dĂ©cervelera.
Qui es-tu, bouffre ?
Au Noble.
Comte de Vitepsk.
De combien sont tes revenus ?
Trois millions de rixdales.
Condamné !
Il le prend avec le crochet et le passe dans le trou.
Quelle basse férocité !
Second Noble, qui es-tu ?
Répondras-tu, bouffre ?
Le Noble ne répond rien.
Grand-duc de Posen.
Excellent ! Excellent ! Je n'en demande pas plus long. Dans la trappe. TroisiĂšme Noble, qui es-tu ? Tu as une sale tĂȘte.
Duc de Courlande, des villes de Riga, de Revel et de Mitau.
TrĂšs bien ! TrĂšs bien ! Tu n'as rien autre chose ?
Rien.
Dans la trappe, alors. QuatriĂšme Noble, qui es-tu ?
Prince de Podolie.
Quels sont tes revenus ?
Je suis ruiné.
Pour cette mauvaise parole, passe dans la trappe. CinquiĂšme Noble, qui es-tu ?
Margrave de Thorn, palatin de Polock.
Ăa n'est pas lourd. Tu n'as rien autre chose ?
Cela me suffisait.
Eh bien ! Mieux vaut peu que rien. Dans la trappe. Qu'as-tu à pigner, MÚre Ubu ?
Tu es trop féroce, PÚre Ubu.
Eh ! Je m'enrichis. Je vais faire lire MA liste de MES biens. Greffier, lisez MA liste de MES biens.
Comté de Sandomir.
Commence par les principautés, stupide bougre !
Principauté de Podolie, grand-duché de Posen, duché de Courlande, comté de Sandomir, Comté de Vitepsk, palatinat de Polock, margraviat de Thorn.
Et puis aprĂšs ?
C'est tout.
Comment, c'est tout ! Oh bien alors, en avant les Nobles, et comme je ne finirai pas de m'enrichir je vais faire exécuter tous les Nobles, et ainsi j'aurai tous les biens vacants. Allez, passez les Nobles dans la trappe.
DĂ©pĂȘchez-vous plus vite, je veux faire des lois maintenant.
On empile les Nobles dans la trappe.
On va voir ça.
Je vais d'abord réformer la justice, aprÚs quoi nous procéderons aux finances.
Nous nous opposons Ă tout changement.
Merdre. D'abord les magistrats ne seront plus payés.
Et de quoi vivrons-nous ? Nous sommes pauvres.
Vous aurez les amendes que vous prononcerez et les biens des condamnés à mort.
Horreur.
Infamie.
Scandale.
Indignité.
Nous nous refusons Ă juger dans des conditions pareilles.
Ă la trappe les magistrats !
Ils se débattent en vain.
Eh ! Que fais-tu, PĂšre Ubu ? Qui rendra maintenant la justice ?
Tiens ! Moi. Tu verras comme ça marchera bien.
Oui, ce sera du propre.
Allons, tais-toi, bouffresque. Nous allons maintenant, messieurs, procéder aux finances.
Il n'y a rien Ă changer.
Comment, je veux tout changer, moi. D'abord je veux garder pour moi la moitié des impÎts.
Pas gĂȘnĂ©.
Messieurs, nous établirons un impÎt de dix pour cent sur la propriété, un autre sur le commerce et l'industrie, et un troisiÚme sur les mariages et un quatriÚme sur les décÚs, de quinze francs chacun.
Mais c'est idiot, PĂšre Ubu.
C'est absurde.
Ăa n'a ni queue ni tĂȘte.
Vous vous fichez de moi ! Dans la trappe les financiers !
On enfourne les financiers.
Mais enfin, PĂšre Ubu, quel roi tu fuis, tu massacres tout le monde.
Eh merdre !
Plus de justice, plus de finances.
Ne crains rien, ma douce enfant, j'irai moi-mĂȘme de village en village recueillir les impĂŽts.
SCĂNE III. Plusieurs paysans sont assemblĂ©s. Â
Une maison de paysans dans les environs de Varsovie.
Apprenez la grande nouvelle. Le roi est mort, les ducs aussi et le jeune Bougrelas s'est sauvé avec sa mÚre dans les montagnes. De plus, le PÚre Ubu s'est emparé du trÎne.
J'en sais bien d'autres. Je viens de Cracovie, oĂč j'ai vu emporter les corps de plus de trois cents nobles et de cinq cents magistrats qu'on a tuĂ©s, et il paraĂźt qu'on va doubler les impĂŽts et que le PĂšre Ubu viendra les ramasser lui-mĂȘme.
Grand Dieu ! Qu'allons-nous devenir ? Le PĂšre Ubu est un affreux sagouin et sa famille est, dit-on, abominable.
Mais, écoutez : ne dirait-on pas qu'on frappe à la porte ?
Cornegidouille ! Ouvrez, de par ma merdre, par Saint-Jean, Saint-Pierre et Saint-Nicolas ! Ouvrez, sabre Ă finances, corne finances, je viens chercher les impĂŽts !
La porte est défoncée, le PÚre Ubu pénÚtre suivi d'une légion de Grippe-Sous.
SCĂNE IV. Â
Qui de vous est le plus vieux ?
Comment te nommes-tu ?
Un Paysan s'avance.
Stanislas Leczinski.
Eh bien, cornegidouille, écoute-moi bien, sinon ces messieurs te couperont les oneilles. Mais, vas-tu m'écouter enfin ?
Mais Votre Excellence n'a encore rien dit.
Comment, je parle depuis une heure. Crois-tu que je vienne ici pour prĂȘcher dans le dĂ©sert ?
Loin de moi cette pensée.
Je viens donc te dire, t'ordonner et te signifier que tu aies à produire et exhiber promptement ta finance, sinon tu seras massacré. Allons, messeigneurs les salopins de finance, voiturez ici le voiturin à phynances.
On apporte le voiturin.
Sire, nous ne sommes inscrits sur le registre que pour cent cinquante-deux rixdales que nous avons déjà payées, il y aura tantÎt six semaines à la Saint-Mathieu.
C'est fort possible, mais j'ai changĂ© le gouvernement et j'ai fait mettre dans le journal qu'on paierait deux fois tous les impĂŽts et trois fois ceux qui pourront ĂȘtre dĂ©signĂ©s ultĂ©rieurement. Avec ce systĂšme j'aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et je m'en irai.
Monsieur Ubu, de grùce, ayez pitié de nous. Nous sommes de pauvres citoyens.
Je m'en fiche. Payez.
Nous ne pouvons, nous avons payé.
Payez ! Ou ji vous mets dans ma poche avec supplice et dĂ©collation du cou et de la tĂȘte ! Cornegidouille, je suis le roi peut-ĂȘtre !
Ah, c'est ainsi ! Aux armes ! Vive Bougrelas, par la grĂące de Dieu roi de Pologne et de Lithuanie !
En avant, messieurs des Finances, faites votre devoir.
Une lutte s'engage, la maison est détruite et le vieux Stanislas s'enfuit seul à travers la plaine. Le PÚre Ubu reste à ramasser la finance.
SCĂNE V. Capitaine Bordure enchaĂźnĂ©, PĂšre Ubu. Â
Une casemate des fortifications de Thorn.
Ah ! Citoyen, voilĂ ce que c'est, tu as voulu que je te paye ce que je te devais, alors tu t'es rĂ©voltĂ© parce que je n'ai pas voulu, tu as conspirĂ© et te voilĂ coffrĂ©. Cornefinance, c'est bien fait, et le tour est si bien jouĂ© que tu dois toi-mĂȘme le trouver fort Ă ton goĂ»t.
Prenez garde, PĂšre Ubu. Depuis cinq jours que vous ĂȘtes roi, vous avez commis plus de meurtres qu'il n'en faudrait pour damner tous les Saints du Paradis. Le sang du roi et des nobles crie vengeance et ses cris seront entendus.
Eh ! Mon bel ami, vous avez la langue fort bien pendue. Je ne doute pas que si vous vous Ă©chappiez il en pourrait rĂ©sulter des complications, mais je ne crois pas que les casemates de Thorn aient jamais lĂąchĂ© quelqu'un des honnĂȘtes garçons qu'on leur avait confiĂ©s. C'est pourquoi, bonne nuit, et je vous invite Ă dormir sur les deux oneilles, bien que les rats dansent ici une assez belle sarabande.
Il sort. Les Larbins viennent verrouiller toutes les portes.
SCĂNE VI. L'Empereur Alexis et sa Cour, Bordure. Â
Le palais de Moscou.
C'est vous, infùme aventurier, qui avez coopéré à la mort de notre cousin Venceslas ?
Sire, pardonnez-moi, j'ai été entraßné malgré moi par le PÚre Ubu.
Oh ! L'affreux menteur. Enfin, que désirez-vous ?
Le PÚre Ubu m'a fait emprisonner sous prétexte de conspiration, je suis parvenu à m'échapper et j'ai couru cinq jours et cinq nuits à cheval à travers les steppes pour venir implorer Votre gracieuse miséricorde.
Que m'apportes-tu comme gage de ta soumission ?
Mon épée d'aventurier et un plan détaillé de la ville de Thorn.
Je prends l'épée, mais, par Saint-Georges, brûlez ce plan, je ne veux pas devoir ma victoire à une trahison.
Un des fils de Venceslas, le jeune Bougrelas, est encore vivant, je ferai tout pour le rétablir.
Quel grade avais-tu dans l'armée polonaise ?
Je commandais le 5Úme régiment des dragons de Wilna et une compagnie franche au service du PÚre Ubu.
C'est bien, je te nomme sous-lieutenant au 10Úme régiment de Cosaques, et gare à toi si tu trahis. Si tu te bats bien, tu seras récompensé.
Ce n'est pas le courage qui me manque, Sire.
C'est bien, disparais de ma présence.
Bordure sort.
SCĂNE VII. PĂšre Ubu, MĂšre Ubu, Conseillers de finances. Â
La salle du Conseil d'Ubu.
Messieurs, la séance est ouverte et tùchez de bien écouter et de vous tenir tranquilles. D'abord, nous allons faire le chapitre des finances, ensuite nous parlerons d'un petit systÚme que j'ai imaginé pour faire venir le beau temps et conjurer la pluie.
Fort bien, Monsieur Ubu.
Quel sot homme.
Madame de ma merdre, garde à vous, car je ne souffrirai pas vos sottises. Je vous disais donc, Messieurs, que les finances vont passablement. Un nombre considérable de chiens à bas de laine se répand chaque matin dans les rues et les salopins font merveille. De tous cÎtés on ne voit que des maisons brûlées et des gens pliant sous le poids de nos phynances.
Et les nouveaux impĂŽts, Monsieur Ubu, vont-ils bien ?
Point du tout. L'impÎt sur les mariages n'a encore produit que onze sous, et encore le PÚre Ubu poursuit les gens partout pour les forcer à se marier.
Sabre Ă finances, corne de ma gidouille, Madame la FinanciĂšre, j'ai des oneilles pour parler et vous une bouche pour m'entendre.
Ou plutĂŽt non ! Vous me faites tromper et vous ĂȘtes cause que je suis bĂȘte ! Mais, corne d'Ubu !
Allons, bon, qu'a-t-il encore celui-là ? Va-t-en, sagouin, ou je te poche avec décollation et torsion des jambes.
Ăclats de rire.
Un Messager entre.
Ah ! Le voilĂ dehors, mais il y a une lettre.
Lis-la. Je crois que je perds l'esprit ou que je ne sais pas lire. DĂ©pĂȘche-toi, bouffresque, ce doit ĂȘtre de Bordure.
Tout justement. Il dit que le czar l'a accueilli trĂšs bien, qu'il va envahir tes Ătats pour rĂ©tablir Bougrelas et que toi tu seras tuĂ©.
Ho ! Ho ! J'ai peur ! J'ai peur ! Ha ! Je pense mourir. à pauvre homme que je suis. Que devenir, grand Dieu ? Ce méchant homme va me tuer. Saint Antoine et tous les saints, protégez-moi, je vous donnerai de la phynance et je brûlerai des cierges pour vous. Seigneur, que devenir ?
Il pleure et sanglote.
Il n'y a qu'un parti Ă prendre, PĂšre Ubu.
Lequel, mon amour ?
La guerre !!
Vive Dieu ! VoilĂ qui est noble !
Oui, et je recevrai encore des coups.
Courons, courons organiser l'armée.
Et réunir les vivres.
Et préparer l'artillerie et les forteresses.
Et prendre l'argent pour les troupes.
Ah ! Non, par exemple ! Je vais te tuer, toi, je ne veux pas donner d'argent. En voilĂ d'une autre ! J'Ă©tais payĂ© pour faire la guerre et maintenant il faut la faire Ă mes dĂ©pens. Non, de par ma chandelle verte, faisons la guerre, puisque vous en ĂȘtes enragĂ©s, mais ne dĂ©boursons pas un sou.
Vive la guerre !
SCĂNE VIII. Â
Le camp sous Varsovie.
Vive la Pologne ! Vive le PÚre Ubu !
Ah ! MĂšre Ubu, donne-moi ma cuirasse et mon petit bout de bois. Je vais ĂȘtre bientĂŽt tellement chargĂ© que je ne saurais marcher si j'Ă©tais poursuivi.
Fi, le lĂąche.
Ah ! VoilĂ le sabre Ă merdre qui se sauve et le croc Ă finances qui ne tient pas !!! Je n'en finirai jamais, et les Russes avancent et vont me tuer.
Seigneur Ubu, voilĂ le ciseau Ă oneilles qui tombe.
Ji tou tue au moyen du croc Ă merdre et du couteau Ă figure.
Comme il est beau avec son casque et sa cuirasse, on dirait une citrouille armée.
Ah ! Maintenant je vais monter Ă cheval. Amenez, messieurs, le cheval Ă phynances.
PÚre Ubu, ton cheval ne saurait plus te porter, il n'a rien mangé depuis cinq jours et est presque mort.
Elle est bonne celle-lĂ ! On me fait payer douze sous par jour pour cette rosse et elle ne me peut porter. Vous vous fichez, corne d'Ubu, ou bien si vous me volez ?
Alors, que l'on m'apporte une autre bĂȘte, mais je n'irai pas Ă pied, cornegidouille ! On amĂšne un Ă©norme cheval.
La MĂšre Ubu rougit et baisse les yeux.
Je vais monter dessus. Oh ! Assis plutĂŽt ! Car je vais tomber.
Ah ! ArrĂȘtez ma bĂȘte. Grand Dieu, je vais tomber et ĂȘtre mort !!!
Le cheval part.
Il est vraiment imbécile. Ah ! Le voilà relevé. Mais il est tombé par terre.
Corne physique, je suis à moitié mort ! Mais c'est égal, je pars en guerre et je tuerai tout le monde. Gare à qui ne marchera pas droit. Ji lon mets dans ma poche avec torsion du nez et des dents et extraction de la langue.
Bonne chance, Monsieur Ubu.
J'oubliais de te dire que je te confie la régence. Mais j'ai sur moi le livre des finances, tant pis pour toi si tu me voles. Je te laisse pour t'aider le Palotin Giron. Adieu, MÚre Ubu.
Adieu, PÚre Ubu. Tue bien le Czar.
Pour sûr. Torsion du nez et des dents, extraction de la langue et enfoncement du petit bout de bois dans les oneilles.
L'armée s'éloigne au bruit des fanfares.
Maintenant, que ce gros pantin est parti, tùchons de faire nos affaires, tuer Bougrelas et nous emparer du trésor.
ACTE IVÂ Â
SCĂNE PREMIĂRE. Â
La crypte des anciens rois de Pologne dans la cathédrale de Varsovie.
OĂč donc est ce trĂ©sor ? Aucune dalle ne sonne creux. J'ai pourtant bien comptĂ© treize pierres aprĂšs le tombeau de Ladislas le Grand en allant le long du mur, et il n'y a rien. Il faut qu'on m'ait trompĂ©e. VoilĂ cependant : ici la pierre sonne creux. Ă l'oeuvre, MĂšre Ubu. Courage, descellons cette pierre. Elle tient bon. Prenons ce bout de croc Ă finances qui fera encore son office. VoilĂ ! VoilĂ l'or au milieu des ossements des rois. Dans notre sac, alors, tout ! Eh ! Quel est ce bruit ? Dans ces vieilles voĂ»tes y aurait-il encore des vivants ? Non, ce n'est rien, hĂątons-nous. Prenons tout. Cet argent sera mieux Ă la face du jour qu'au milieu des tombeaux des anciens princes. Remettons la pierre. Eh quoi ! Toujours ce bruit. Ma prĂ©sence en ces lieux me cause une Ă©trange frayeur. Je prendrai le reste de cet or une autre fois, je reviendrai demain.
Jamais, MÚre Ubu !
La MÚre Ubu se sauve affolée emportant l'or volé par la porte secrÚte.
SCĂNE II. Bougrelas et ses partisans, Peuple et soldats puis Gardes, MĂšre Ubu, Le Palotin Giron. Â
La place de Varsovie.
En avant, mes amis ! Vive Venceslas et la Pologne ! Le vieux gredin de PĂšre Ubu est parti, il ne reste plus que la sorciĂšre de MĂšre Ubu avec son Palotin. Je m'offre Ă marcher Ă votre tĂȘte et Ă rĂ©tablir la race de mes pĂšres.
Vive Bougrelas !
Et nous supprimerons tous les impÎts établis par l'affreux PÚre Ubu.
Hurrah ! En avant ! Courons au palais et massacrons cette engeance.
Eh ! VoilĂ la mĂšre Ubu qui sort avec ses gardes sur le perron !
Que voulez-vous, messieurs ? Ah ! C'est Bougrelas.
La foule lance des pierres.
Tous les carreaux sont cassés.
Saint Georges, me voilà assommé.
Cornebleu, je meurs.
Lancez des pierres, mes amis.
Hon ! C'est ainsi !
Il dégaine et se précipite faisant un carnage épouvantable.
à nous deux ! Défends-toi, lùche pistolet.
Ils se battent.
Je suis mort !
Victoire, mes amis ! Sus à la MÚre Ubu !
On entend des trompettes.
Ah ! VoilĂ les Nobles qui arrivent. Courons, attrapons la mauvaise harpie !
En attendant que nous étranglions le vieux bandit !
La MĂšre Ubu se sauve poursuivie par tous les Polonais. Coups de fusil et grĂȘle de pierres.
SCĂNE III. Â
L'armée polonaise en marche dans l'Ukraine.
Cornebleu, jambedieu, tĂȘte de vache ! Nous allons pĂ©rir, car nous mourons de soif et sommes fatiguĂ©. Sire Soldat, ayez l'obligeance de porter notre casque Ă finances, et vous, sire Lancier, chargez-vous du ciseau Ă merdre et du bĂąton Ă physique pour soulager notre personne, car, je le rĂ©pĂšte, nous sommes fatiguĂ©.
Les soldats obéissent.
Hon ! Monsieuye ! Il est étonnant que les Russes n'apparaissent point.
Il est regrettable que l'état de nos finances ne nous permette pas d'avoir une voiture à notre taille ; car, par crainte de démolir notre monture, nous avons fait tout le chemin à pied, traßnant notre cheval par la bride. Mais quand nous serons de retour en Pologne, nous imaginerons, au moyen de notre science en physique et aidé des lumiÚres de nos conseillers, une voiture à vent pour transporter toute l'armée.
Voilà Nicolas Rensky qui se précipite.
Et qu'a-t-il, ce garçon ?
Tout est perdu, Sire, les Polonais sont révoltés, Giron est tué et la mÚre Ubu est en fuite dans les montagnes.
Oiseau de nuit, bĂȘte de malheur, hibou Ă guĂȘtres ! OĂč as-tu pĂ©chĂ© ces sornettes ? En voilĂ d'une autre ! Et qui a fait ça ? Bougrelas, je parie. D'oĂč viens-tu ?
De Varsovie, noble seigneur.
Garçon de ma merdre, si je t'en croyais je ferais rebrousser chemin Ă toute l'armĂ©e. Mais, seigneur garçon, il y a sur tes Ă©paules plus de plumes que de cervelle et tu as rĂȘvĂ© des sottises. Va aux avant-postes, mon garçon, les Russes ne sont pas loin et nous aurons bientĂŽt Ă estocader de nos armes, tant Ă merdre qu'Ă phynances et Ă physique.
PÚre Ubu, ne voyez-vous pas dans la plaine les Russes ?
C'est vrai, les Russes ! Me voilĂ joli. Si encore il y avait moyen de s'en aller, mais pas du tout, nous sommes sur une hauteur et nous serons en butte Ă tous les coups.
Les Russes ! L'ennemi !
Allons, messieurs, prenons nos dispositions pour la bataille. Nous allons rester sur la colline et ne commettrons point la sottise de descendre en bas. Je me tiendrai au milieu comme une citadelle vivante et vous autres graviterez autour de moi. J'ai Ă vous recommander de mettre dans les fusils autant de balles qu'ils en pourront tenir, car huit balles peuvent tuer huit Russes et c'est autant que je n'aurai pas sur le dos. Nous mettrons les fantassins Ă pied au bas de la colline pour recevoir les Russes et les tuer un peu, les cavaliers derriĂšre pour se jeter dans la confusion, et l'artillerie autour du moulin Ă vent ici prĂ©sent pour tirer dans le tas. Quant Ă nous, nous nous tiendrons dans le moulin Ă vent et tirerons avec le pistolet Ă phynances par la fenĂȘtre, en travers de la porte nous placerons le bĂąton Ă physique, et si quelqu'un essaye d'entrer, gare au croc Ă merdre !!!
Vos ordres, Sire Ubu, seront exécutés.
Eh ! Cela va bien, nous serons vainqueurs. Quelle heure est-il ?
Onze heures du matin.
Alors, nous allons dßner, car les Russes n'attaqueront pas avant midi. Dites aux soldats, seigneur Général, de faire leurs besoins et d'entonner la Chanson à Finances.
Lascy s'en va.
Vive le PÚre Ubé, notre grand Financier ! Ting, ting, ting ; ting, ting, ting ; ting, ting, tating !
Ă les braves gens, je les adore.
Ah ! J'ai peur, Sire Dieu, je suis mort ! Et cependant non, je n'ai rien.
Un boulet russe arrive et casse l'aile du moulin.
SCĂNE IV. Les mĂȘmes, Un Capitaine, puis L'ArmĂ©e russe. Â
Sire Ubu, les Russes attaquent.
Eh bien, aprÚs, que veux-tu que j'y fasse ? Ce n'est pas moi qui le leur ai dit. Cependant, Messieurs des Finances, préparons-nous au combat.
Un second boulet.
Ah ! Je n'y tiens plus. Ici il pleut du plomb et du fer et nous pourrions endommager notre précieuse personne. Descendons.
Tous descendent au pas de course. La bataille vient de s'engager. Ils disparaissent dans des torrents de fumée au pied de la colline.
Pour Dieu et le Czar !
Ah ! Je suis mort.
En avant ! Ah, toi, Monsieur, que je t'attrape, car tu m'as fait mal, entends-tu ? Sac Ă vin ! Avec ton flingot qui ne part pas.
Ah ! Voyez-vous ça.
Il lui tire un coup de revolver.
Ah ! Oh ! Je suis blessĂ©, je suis trouĂ©, je suis perforĂ©, je suis administrĂ©, je suis enterrĂ©. Oh, mais tout de mĂȘme ! Ah ! Je le tiens.
Tiens ! Recommenceras-tu, maintenant !
Il le déchire.
En avant, poussons vigoureusement, passons le fossé, la victoire est à nous.
Tu crois ? Jusqu'ici je sens sur mon front plus de bosses que de lauriers.
Hurrah ! Place au Czar !
Le Czar arrive accompagné de Bordure déguisé.
Ah ! Seigneur ! Sauve qui peut, voilĂ le Czar !
Ah ! Mon Dieu ! Il passe le fossé.
Pif ! Paf ! En voilà quatre d'assommés par ce grand bougre de lieutenant.
Ah ! Vous n'avez pas fini, vous autres ! Tiens, Jean Sobiesky, voilĂ ton compte.
Ă d'autres, maintenant !
Il l'assomme.
Il fait un massacre de Polonais.
En avant, mes amis ! Attrapez ce bélßtre ! En compote les Moscovites ! La victoire est à nous. Vive l'Aigle Rouge !
En avant ! Hurrah ! Jambedieu ! Attrapez le grand bougre.
Par Saint-Georges, je suis tombé.
Ah ! C'est toi, Bordure ! Ah ! Mon ami. Nous sommes bien heureux ainsi que toute la compagnie de te retrouver. Je vais te faire cuire à petit feu. Messieurs des Finances, allumez du feu. Oh ! Ah ! Oh ! Je suis mort. C'est au moins un coup de canon que j'ai reçu. Ah ! Mon Dieu, pardonnez-moi mes péchés. Oui, c'est bien un coup de canon.
C'est un coup de pistolet chargé à poudre.
Ah ! Tu te moques de moi ! Encore ! Ă la poche !
Il se rue sur lui et le déchire.
PÚre Ubu, nous avançons partout.
Je le vois bien, je n'en peux plus, je suis criblé de coups de pied, je voudrais m'asseoir par terre. Oh ! Ma bouteille.
Allez prendre celle du Czar, PÚre Ubu.
Eh ! J'y vais de ce pas. Allons ! Sabre à merdre, fais ton office, et toi, croc à finances, ne reste pas en arriÚre. Que le bùton à physique travaille d'une généreuse émulation et partage avec le petit bout de bois l'honneur de massacrer, creuser et exploiter l'Empereur moscovite. En ayant, Monsieur notre cheval à finances !
Il se rue sur le Czar.
En garde, Majesté !
Tiens, toi ! Oh ! AĂŻe ! Ah ! Mais tout de mĂȘme. Ah ! Monsieur, pardon, laissez-moi tranquille. Oh ! Mais, je n'ai pas fait exprĂšs !
Il se sauve. Le Czar le poursuit.
Sainte-Vierge, cet enragé me poursuit ! Qu'ai-je fait, grand Dieu ! Ah ! Bon, il y a encore le fossé à repasser. Ah ! Je le sens derriÚre moi et le fossé devant ! Courage, fermons les yeux.
Il saute le fossé. Le Czar y tombe.
Bon, je suis dedans.
Hurrah ! Le Czar est Ă bas !
Ah ! J'ose à peine me retourner ! Il est dedans. Ah ! C'est bien fait et on tape dessus. Allons, Polonais, allez-y à tour de bras, il a bon dos le misérable ! Moi je n'ose pas le regarder ! Et cependant notre prédiction s'est complÚtement réalisée, le bùton à physique a fait merveilles et nul doute que je ne l'eusse complÚtement tué si une inexplicable terreur n'était venue combattre et annuler en nous les effets de notre courage. Mais nous avons dû soudainement tourner casaque, et nous n'avons dû notre salut qu'à notre habileté comme cavalier ainsi qu'à la solidité des jarrets de notre cheval à finances, dont la rapidité n'a d'égale que la stabilité et dont la légÚreté fait la célébrité, ainsi qu'à la profondeur du fossé qui s'est trouvé fort à propos sous les pas de l'ennemi de nous l'ici présent Maßtre des Phynances. Tout ceci est fort beau, mais personne ne m'écoute. Allons ! Bon, ça recommence !
Les Dragons russes font une charge et délivrent le Czar.
Cette fois, c'est la débandade.
Ah ! Voici l'occasion de se tirer des pieds. Or donc, Messieurs les Polonais, en avant ! Ou plutĂŽt, en arriĂšre !
Sauve qui peut !
Allons ! En route. Quel tas de gens, quelle fuite, quelle multitude, comment me tirer de ce gĂąchis ?
Ah ! Mais toi ! Fais attention, ou tu vas expérimenter la bouillante valeur du Maßtre des Finances. Ah ! Il est parti, sauvons-nous et vivement pendant que Lascy ne nous voit pas.
Il est bousculé.
Il sort, ensuite on voit passer le Czar et l'Armée russe poursuivant les Polonais.
SCĂNE V. PĂšre Ubu, Pile, Cotice. Â
Une caverne en Lithuanie, il neige.
Ah ! Le chien de temps, il gÚle à pierre à fendre et la personne du Maßtre des Finances s'en trouve fort endommagée.
Hon ! Monsieuye Ubu, ĂȘtes-vous remis de votre terreur et de votre fuite ?
Oui ! Je n'ai plus peur, mais j'ai encore la fuite.
Quel pourceau.
Eh ! Sire Gotice, votre oneille, comment va-t-elle ?
Aussi bien, Monsieuye, qu'elle peut aller tout en allant trÚs mal. Par conséiquent de quoye, le plomb la penche vers la terre et je n'ai pu extraire la balle.
Tiens, c'est bien fait ! Toi, aussi, tu voulais toujours taper les autres. Moi j'ai déployé la plus grande valeur, et sans m'exposer j'ai massacré quatre ennemis de ma propre main, sans compter tous ceux qui étaient déjà morts et que nous avons achevés.
Savez-vous, Pile, ce qu'est devenu le petit Rensky ?
Il a reçu une balle dans la tĂȘte.
Ainsi que le coquelicot et le pissenlit Ă la fleur de leur Ăąge sont fauchĂ©s par l'impitoyable faux de l'impitoyable faucheur qui fauche impitoyablement leur pitoyable binette, â ainsi le petit Rensky a fait le coquelicot ; il s'est fort bien battu cependant, mais aussi il y avait trop de Russes.
Hon, Monsieuye !
Hhrron !
Qu'est-ce ? Armons-nous de nos lumelles.
Ah, non ! Par exemple, encore des Russes, je parie ! J'en ai assez ! Et puis c'est bien simple, s'ils m'attrapent ji lon fous Ă la poche.
SCĂNE VI. Les mĂȘmes, entre un ours. Â
Hon, Monsieuye des Finances !
Oh ! Tiens, regardez donc le petit toutou. Il est gentil, ma foi.
Prenez garde ! Ah ! Quel énorme ours : mes cartouches !
Un ours ! Ah ! L'atroce bĂȘte. Oh ! Pauvre homme, me voilĂ mangĂ©. Que Dieu me protĂšge. Et il vient sur moi. Non, c'est Cotice qu'il attrape. Ah ! Je respire.
L'Ours se jette sur Cotice. Pile l'attaque à coups de couteau. Ubu se réfugie sur un rocher.
Ă moi, Pile ! Ă moi ! Au secours, Monsieuye Ubu !
Bernique ! DĂ©brouille-toi, mon ami ; pour le moment, nous faisons notre Pater Noster. Chacun son tour d'ĂȘtre mangĂ©.
Je l'ai, je le tiens.
Ferme, ami, il commence Ă me lĂącher.
Sanctificetur nomen tuum.
LĂąche bougre !
Ah ! Il me mord ! Ă Seigneur, sauvez-nous, je suis mort.
Fiat volontas tua.
Ah ! J'ai réussi à le blesser.
Hurrah ! Il perd son sang.
Au milieu des cris des Palotins, l'Ours beugle de douleur et Ubu continue Ă marmotter.
Tiens-le ferme, que j'attrape mon coup-de-poing explosif.
Panemnostrum quotidianum da nobis hodie.
L'as-tu enfin, je n'en peux plus.
Sicut et nos dimittimus debitoribus nostris.
Ah ! Je l'ai.
Une explosion retentit et l'Ours tombe mort.
Victoire !
Sed libéra nos a malo. Amen. Enfin, est-il bien mort ? Puis-je descendre de mon rocher ?
Tant que vous voudrez.
Vous pouvez vous flatter que si vous ĂȘtes encore vivants et si vous foulez encore la neige de Lithuanie, vous le devez Ă la vertu magnanime du MaĂźtre des Finances, qui s'est Ă©vertuĂ©, Ă©chinĂ© et Ă©gosillĂ© Ă dĂ©biter des patenĂŽtres pour votre salut, et qui a maniĂ© avec autant de courage le glaive spirituel de la priĂšre que vous avez maniĂ© avec adresse le temporel de l'ici prĂ©sent Palotin Cotice coup-de-poing explosif. Nous avons mĂȘme poussĂ© plus loin notre dĂ©vouement, car nous n'avons pas hĂ©sitĂ© Ă monter sur un rocher fort haut pour que nos priĂšres aient moins loin Ă arriver au ciel.
Révoltante bourrique.
Voici une grosse bĂȘte. GrĂące Ă moi, vous avez de quoi souper. Quel ventre, messieurs ! Les Grecs y auraient Ă©tĂ© plus Ă l'aise que dans le cheval de bois, et peu s'en est fallu, chers amis, que nous n'ayons pu aller vĂ©rifier de nos propres yeux sa capacitĂ© intĂ©rieure.
Je meurs de faim. Que manger ?
L'ours !
Eh ! Pauvres gens, allez-vous le manger tout cru ? Nous n'avons rien pour faire du feu.
N'avons-nous pas nos pierres Ă fusil ?
Tiens, c'est vrai. Et puis il me semble que voilĂ non loin d'ici un petit bois oĂč il doit y avoir des branches sĂšches. Va en chercher, Sire Cotice.
Cotice s'éloigne à travers la neige.
Et maintenant, Sire Ubu, allez dépecer l'ours.
Oh non ! Il n'est peut-ĂȘtre pas mort. Tandis que toi, qui es dĂ©jĂ Ă moitiĂ© mangĂ© et mordu de toutes parts, c'est tout Ă fait dans ton rĂŽle. Je vais allumer du feu en attendant qu'il apporte du bois.
Pile commence à dépecer l'ours.
Oh, prends garde ! Il a bougé.
Mais, Sire Ubu, il est déjà tout froid.
C'est dommage, il aurait mieux valu le manger chaud. Ceci va procurer une indigestion au MaĂźtre des Finances.
C'est révoltant.
Aidez-nous un peu, Monsieur Ubu, je ne puis faire toute la besogne.
Haut.
Non, je ne veux rien faire, moi ! Je suis fatigué, bien sûr !
Quelle neige, mes amis, on se dirait en Castille ou au pĂŽle Nord. La nuit commence Ă tomber. Dans une heure il fera noir. HĂątons-nous pour voir encore clair.
Oui, entends-tu, Pile ? HĂąte-toi. HĂątez-vous tous les deux ! Embrochez la bĂȘte, cuisez la bĂȘte, j'ai faim, moi !
Ah, c'est trop fort, Ă la fin ! Il faudra travailler ou bien tu n'auras rien, entends-tu, goinfre !
Oh ! Ăa m'est Ă©gal, j'aime autant le manger tout cru, c'est vous qui serez bien attrapĂ©s. Et puis j'ai sommeil, moi !
Que voulez-vous, Pile ? Faisons le dĂźner tout seuls. Il n'en aura pas, voilĂ tout. Ou bien on pourra lui donner les os.
C'est bien. Ah, voilĂ le feu qui flambe.
Oh ! C'est bon ça, il fait chaud maintenant. Mais je vois des Russes partout. Quelle fuite, grand Dieu ! Ah !
Il tombe endormi.
Je voudrais savoir si ce que disait Rensky est vrai, si la MĂšre Ubu est vraiment dĂ©trĂŽnĂ©e. Ăa n'aurait rien d'impossible.
Finissons de faire le souper.
Non, nous avons à parler de choses plus importantes. Je pense qu'il serait bon de nous enquérir de la véracité de ces nouvelles.
C'est vrai, faut-il abandonner le PÚre Ubu ou rester avec lui ?
La nuit porte conseil. Dormons, nous verrons demain ce qu'il faut faire.
Non, il vaut mieux profiter de la nuit pour nous en aller.
Partons, alors.
Ils partent.
SCĂNE VII. Â
Ah ! Sire Dragon russe, faites attention, ne tirez pas par ici, il y a du monde. Ah ! VoilĂ Bordure, qu'il est mauvais, on dirait un ours. Et Bougrelas qui vient sur moi ! L'ours, l'ours ! Ah ! Le voilĂ Ă bas ! Qu'il est dur, grand Dieu ! Je ne veux rien faire, moi ! Va-t'en, Bougrelas ! Entends-tu, drĂŽle ? VoilĂ Bensky maintenant, et le Czar ! Oh ! Ils vont me battre. Et la Rbue. OĂč as-tu pris tout cet or ? Tu m'as pris mon or, misĂ©rable, tu as Ă©tĂ© farfouiller dans mon tombeau qui est dans la cathĂ©drale de Varsovie, prĂšs de la Lune. Je suis mort depuis longtemps, moi, c'est Bougrelas qui m'a tuĂ© et je suis enterrĂ© Ă Varsovie prĂšs de Vladislas le Grand, et aussi Ă Cracovie prĂšs de Jean Sigismond, et aussi Ă Thorn dans la casemate avec Bordure ! Le voilĂ encore. Mais va-t'en, maudit ours. Tu ressembles Ă Bordure. Entends-tu, bĂȘte de Satan ? Non, il n'entend pas, les Salopins lui ont coupĂ© les oneilles. DĂ©cervelez, tudez, coupez les oneilles, arrachez la finance et buvez jusqu'Ă la mort, c'est la vie des Salopins, c'est le bonheur du MaĂźtre des Finances.
Il se tait et dort.
ACTE VÂ Â
SCĂNE PREMIĂRE. Â
Il fait nuit. Le pÚre Ubu dort. Entre la mÚre Ubu sans le voir. L'obscurité est complÚte.
Enfin, me voilĂ Ă l'abri. Je suis seule ici, ce n'est pas dommage, mais quelle course effrĂ©nĂ©e : traverser toute la Pologne en quatre jours ! Tous les malheurs m'ont assaillie Ă la fois. AussitĂŽt partie cette grosse bourrique, je vais Ă la crypte m'enrichir. BientĂŽt aprĂšs je manque d'ĂȘtre lapidĂ©e par ce Bougrelas et ces enragĂ©s. Je perds mon cavalier le Palotin Giron qui Ă©tait si amoureux de mes attraits qu'il se pĂąmait d'aise en me voyant, et mĂȘme, m'a-t-on assurĂ©, en ne me voyant pas, ce qui est le comble de la tendresse. Il se serait fait couper en deux pour moi, le pauvre garçon. La preuve, c'est qu'il a Ă©tĂ© coupĂ© en quatre par Bougrelas. Pif paf pan ! Ah ! Je pense mourir. Ensuite donc je prends la fuite poursuivie par la foule en fureur. Je quitte le palais, j'arrive Ă la Vistule, tous les ponts Ă©taient gardĂ©s. Je passe le fleuve Ă la nage, espĂ©rant ainsi lasser mes persĂ©cuteurs. De tous cĂŽtĂ©s la noblesse se rassemble et me poursuit. Je manque mille fois pĂ©rir, Ă©touffĂ©e dans un cercle de Polonais acharnĂ©s Ă me perdre. Enfin je trompai leur fureur, et aprĂšs quatre jours de courses dans la neige de ce qui fut mon royaume j'arrive me rĂ©fugier ici. Je n'ai ni bu ni mangĂ© ces quatre jours, Bougrelas me serrait de prĂšs... Enfin me voilĂ sauvĂ©e. Ah ! Je suis morte de fatigue et de froid. Mais je voudrais bien savoir ce qu'est devenu mon gros polichinelle, je veux dire montrĂ©s respectable Ă©poux. Lui en ai-je pris, de la finance. Lui en ai-je volĂ©, des rixdales. Lui en ai-je tirĂ©, des carottes. Et son cheval Ă finances qui mourait de faim : il ne voyait pas souvent d'avoine, le pauvre diable. Ah ! La bonne histoire. Mais hĂ©las ! J'ai perdu mon trĂ©sor ! Il est Ă Varsovie, ira le chercher qui voudra.
Attrapez la MÚre Ubu, coupez les oneilles !
Ah ! Dieu ! OĂč suis-je ? Je perds la tĂȘte. Ah ! Non, Seigneur ! GrĂące au ciel j'entrevois Monsieur le PĂšre Ubu qui dort auprĂšs de moi. Faisons la gentille. Eh bien, mon gros bonhomme, as-tu bien dormi ?
Fort mal ! Il était bien dur cet ours ! Combat des voraces contre les coriaces, mais les voraces ont complÚtement mangé et dévoré les coriaces, comme vous le verrez quand il fera jour : entendez-vous, nobles Palotins !
Qu'est-ce qu'il bafouille ? Il est encore plus bĂȘte que quand il est parti. Ă qui en a-t-il ?
Cotice, Pile, rĂ©pondez-moi, sac Ă merdre ! OĂč ĂȘtes-vous ? Ah ! J'ai peur. Mais enfin on a parlĂ©. Qui a parlĂ© ? Ce n'est pas l'ours, je suppose. Merdre ! OĂč sont mes allumettes ? Ah ! Je les ai perdues Ă la bataille.
Profitons de la situation et de la nuit, simulons une apparition surnaturelle et faisons-lui promettre de nous pardonner nos larcins.
Mais, par Saint-Antoine ! On parle. Jambedieu ! Je veux ĂȘtre pendu !
Oui, monsieur Ubu, on parle, en effet, et la trompette de l'archange qui doit tirer les morts de la cendre et de la poussiĂšre finale ne parlerait pas autrement ! Ăcoutez cette voix sĂ©vĂšre. C'est celle de Saint-Gabriel qui ne peut donner que de bons conseils.
Oh ! Ăa, en effet !
Ne m'interrompez pas ou je me tais et c'en sera fait de votre giborgne !
Ah ! Ma gidouille ! Je me tais, je ne dis plus mot. Continuez, madame l'Apparition !
Nous disions, monsieur Ubu, que vous étiez un gros bonhomme !
TrĂšs gros, en effet, ceci est juste.
Taisez-vous, de par Dieu !
Oh ! les anges ne jurent pas !
Merdre !
Vous ĂȘtes mariĂ©, Monsieur Ubu.
Continuant.
Parfaitement, Ă la derniĂšre des chipies !
Vous voulez dire que c'est une femme charmante.
Une horreur. Elle a des griffes partout, on ne sait par oĂč la prendre.
Il faut la prendre par la douceur, sire Ubu, et si vous la prenez ainsi vous verrez qu'elle est au moins l'égale de la Vénus de Capoue.
Qui dites-vous qui a des poux ?
Vous n'Ă©coutez pas, monsieur Ubu ; prĂȘtez-nous une oreille plus attentive.
Mais hùtons-nous, le jour va se lever. Monsieur Ubu, votre femme est adorable et délicieuse, elle n'a pas un seul défaut.
Ă part.
Vous vous trompez, il n'y a pas un défaut qu'elle ne possÚde.
Silence donc ! Votre femme ne vous fait pas d'infidélités !
Je voudrais bien voir qui pourrait ĂȘtre amoureux d'elle. C'est une harpie !
Elle ne boit pas !
Depuis que j'ai pris la clĂ© de la cave. Avant, Ă sept heures du matin elle Ă©tait ronde et elle se parfumait Ă l'eau-de-vie. Maintenant qu'elle se parfume Ă l'hĂ©liotrope elle ne sent pas plus mauvais. Ăa m'est Ă©gal. Mais maintenant il n'y a plus que moi Ă ĂȘtre rond !
Sot personnage ! â Votre femme ne vous prend pas votre or.
Non, c'est drĂŽle !
Elle ne détourne pas un sou !
TĂ©moin monsieur notre noble et infortunĂ© cheval Ă Phynances, qui, n'Ă©tant pas nourri depuis trois mois, a dĂ» faire la campagne entiĂšre traĂźnĂ© par la bride Ă travers l'Ukraine. Aussi est-il mort Ă la tĂąche, la pauvre bĂȘte !
Tout ceci sont des mensonges, votre femme est un modĂšle et vous quel monstre vous faites !
Tout ceci sont des vérités, ma femme est une coquine et vous quelle andouille vous faites !
Prenez garde, PÚre Ubu.
Ah ! C'est vrai, j'oubliais à qui je parlais. Non, je n'ai pas dit ça !
Vous avez tué Venceslas.
Ce n'est pas ma faute, moi, bien sûr. C'est la MÚre Ubu qui a voulu.
Vous avez fait mourir Boleslas et Ladislas.
Tant pis pour eux ! Ils voulaient me taper !
Vous n'avez pas tenu votre promesse envers Bordure et plus tard vous l'avez tué.
J'aime mieux que ce soit moi que lui qui rÚgne en Lithuanie. Pour le moment ça n'est ni l'un ni l'autre. Ainsi vous voyez que ça n'est pas moi.
Vous n'avez qu'une maniÚre de vous faire pardonner tous vos méfaits.
Laquelle ? Je suis tout disposĂ© Ă devenir un saint homme, je veux ĂȘtre Ă©vĂȘque et voir mon nom sur le calendrier.
Il faut pardonner à la MÚre Ubu d'avoir détourné un peu d'argent.
Eh bien, voilà ! Je lui pardonnerai quand elle m'aura rendu tout, qu'elle aura été bien rossée, et qu'elle aura ressuscité mon cheval à finances.
Il en est toqué de son cheval ! Ah ! Je suis perdue, le jour se lÚve.
Mais enfin je suis content de savoir maintenant assurément que ma chÚre épouse me volait. Je le sais maintenant de source sûre. Omnis a Deo scientia, ce qui veut dire : Omnis, toute ; a Deo, science ; scientia, vient de Dieu. Voilà l'explication du phénomÚne. Mais madame l'Apparition ne dit plus rien. Que ne puis-je lui offrir de quoi se réconforter. Ce qu'elle disait était trÚs amusant. Tiens, mais il fait jour ! Ah ! Seigneur, de par mon cheval à finances, c'est la MÚre Ubu !
effrontĂ©ment. Ăa n'est pas vrai, je vais vous excommunier.
Ah ! Charogne !
Quelle impiété.
Ah ! C'est trop fort. Je vois bien que c'est toi, sotte chipie ! Pourquoi diable es-tu ici ?
Giron est mort et les Polonais m'ont chassée.
Et moi, ce sont les Russes qui m'ont chassé : les beaux esprits se rencontrent.
Dis donc qu'un bel esprit a rencontré une bourrique !
Ah ! Eh bien, il va rencontrer un palmipĂšde maintenant.
Il lui jette l'ours.
Ah ! Grand Dieu ! Quelle horreur ! Ah ! Je meurs ! J'étouffe ! Il me mord ! Il m'avale ! Il me digÚre !
Il est mort ! Grotesque. Oh ! Mais, au fait, peut-ĂȘtre que non ! Ah ! Seigneur ! Non, il n'est pas mort, sauvons-nous.
Pater noster qui es...
Remontant sur son rocher.
Tiens ! OĂč est-il ?
Ah ! Seigneur ! La voilà encore ! Sotte créature, il n'y a donc pas moyen de se débarrasser d'elle. Est-il mort, cet ours ?
Eh oui, sotte bourrique, il est déjà tout froid. Comment est-il venu ici ?
Je ne sais pas. Ah ! Si, je sais ! Il a voulu manger Pile et Cotice et moi je l'ai tué d'un coup de Pater Noster.
Pile, Cotice, Pater Noster. Qu'est-ce que c'est que ça ? Il est fou, ma finance !
C'est trĂšs exact ce que je dis ! Et toi tu es idiote, ma giborgne !
Raconte-moi ta campagne, PÚre Ubu.
Oh ! Dame, non ! C'est trop long. Tout ce que je sais, c'est que malgré mon incontestable vaillance tout le monde m'a battu.
Comment, mĂȘme les Polonais ?
Ils criaient : Vivent Venceslas et Bougrelas. J'ai cru qu'on voulait m'écarteler. Oh ! Les enragés ! Et puis ils ont tué Rensky !
Ăa m'est bien Ă©gal ! Tu sais que Bougrelas a tuĂ© le Palotin Giron !
Ăa m'est bien Ă©gal ! Et puis ils ont tuĂ© le pauvre Lascy !
Ăa m'est bien Ă©gal !
Oh ! Mais tout de mĂȘme, arrive ici, charogne ! Mets-toi Ă genoux devant ton maĂźtre...
Tu vas subir le dernier supplice.
Il l'empoigne et la jette Ă genoux,
Ho, ho, monsieur Ubu !
Oh ! oh ! oh ! AprĂšs, as-tu fini ? Moi je commence : torsion du nez, arrachement des cheveux, pĂ©nĂ©tration du petit bout de bois dans les oneilles, extraction de la cervelle par les talons, lacĂ©ration du postĂ©rieur, suppression partielle ou mĂȘme totale de la moelle Ă©piniĂšre (si au moins ça pouvait lui ĂŽter les Ă©pines du caractĂšre), sans oublier l'ouverture de la vessie natatoire et finalement la grande dĂ©collation renouvelĂ©e de saint Jean-Baptiste, le tout tirĂ© des trĂšs saintes-Ăcritures, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, mis en ordre, corrigĂ© et perfectionnĂ© par l'ici prĂ©sent MaĂźtre des Finances ! Ăa te va-t-il, andouille ?
Il la déchire.
GrĂące, monsieur Ubu !
Grand bruit à l'entrée de la caverne.
SCĂNE II. Les mĂȘmes, Bougrelas se ruant dans la caverne avec ses soldats. Â
En avant, mes amis ! Vive la Pologne !
Oh ! Oh ! Attends un peu, Monsieur le Polognard. Attends que j'en aie fini avec Madame ma moitié !
Tiens, lùche, gueux, sacripant, mécréant, musulman !
Tiens ! Polognard, soûlard, bùtard, hussard, tartare, calard, cafard, mouchard, savoyard, communard !
Tiens, capon, cochon, félon, histrion, fripon, souillon, polochon !
Les Soldats se ruent sur les Ubs, qui se défendent de leur mieux.
Dieux ! Quels renfoncements !
On a des pieds, messieurs les Polonais.
De par ma chandelle verte, ça va-t-il finir, à la fin de la fin ? Encore un ! Ah ! Si j'avais ici mon cheval à phynances !
Tapez, tapez toujours.
Vive le PÚre Ubé, notre grand financier !
Ah ! Les voilĂ . Hurrah ! VoilĂ les PĂšres Ubus. En avant, arrivez, on a besoin de vous, messieurs des Finances !
Entrent les Palotins, qui se jettent dans la mĂȘlĂ©e.
Ă la porte les Polonais !
Hon ! Nous nous revoyons, Monsieuye des Finances. En avant, poussez vigoureusement, gagnez la porte, une fois dehors il n'y aura plus qu'Ă se sauver.
Oh ! Ăa, c'est mon plus fort. Ă comme il tape.
Dieu ! Je suis blessé.
Ce n'est rien, Sire.
Non, je suis seulement étourdi.
Tapez, tapez toujours, ils gagnent la porte, les gueux.
On approche, suivez le monde. Par conséiquent de quoye, je vois le ciel.
Courage, sire Ubu.
Ah ! J'en fais dans ma culotte. En avant, cornegidouille ! Tudez, saignez, écorchez, massacrez, corne d'Ubu ! Ah ! ça diminue !
Il n'y en a plus que deux Ă garder la porte.
Et d'un, et de deux ! Ouf ! me voilĂ dehors ! Sauvons-nous ! suivez, les autres, et vivement !
SCĂNE III. Les ubs et leur suite en fuite. Â
La scÚne représente la province de Livonie couverte de neige.
Ah ! Je crois qu'ils ont renoncé à nous attraper.
Oui, Bougrelas est allé se faire couronner.
Je ne la lui envie pas, sa couronne.
Tu as bien raison, PÚre Ubu.
Ils disparaissent dans le lointain.
SCĂNE IV. Â
Le pont d'un navire courant au plus prĂšs sur la Baltique. Sur le pont le PĂšre Ubu et toute sa bande.
Ah ! Quelle belle brise.
Il est de fait que nous filons avec une rapidité qui tient du prodige. Nous devons faire au moins un million de noeuds à l'heure, et ces noeuds ont ceci de bon qu'une fois faits ils ne se défont pas. Il est vrai que nous avons vent arriÚre.
Quel triste imbécile.
Une risée arrive, le navire couche et blanchit la mer.
Oh ! Ah ! Dieu ! Nous voilà chavirés. Mais il va tout de travers, il va tomber ton bateau.
Tout le monde sous le vent, bordez la misaine !
Ah ! Mais non, par exemple ! Ne vous mettez pas tous du mĂȘme cĂŽtĂ© ! C'est imprudent ça. Et supposez que le vent vienne Ă changer de cĂŽtĂ© : tout le monde irait au fond de l'eau et les poissons nous mangeront.
N'arrivez pas, serrez prĂšs et plein !
Si ! Si ! Arrivez. Je suis pressĂ©, moi ! Arrivez, entendez-vous ! C'est ta faute, brute de capitaine, si nous n'arrivons pas. Nous devrions ĂȘtre arrivĂ©s. Oh ! oh, mais je vais commander, moi, alors ! Pare Ă virer ! Ă Dieu vat. Mouillez, virez vent devant, virez vent arriĂšre. Hissez les voiles, serrez les voiles, la barre dessus, la barre dessous, la barre Ă cĂŽtĂ©. Vous voyez, ça va trĂšs bien. Venez en travers Ă la lame et alors ce sera parfait.
Tous se tordent, la brise fraĂźchit.
Amenez le grand foc, prenez un ris aux huniers !
Ceci n'est pas mal, c'est mĂȘme bon ! Entendez-vous, monsieur l'Equipage ? Amenez le grand coq et allez faire un tour dans les pruniers.
Plusieurs agonisent de rire. Une lame embarque.
Oh ! Quel déluge ! Ceci est un effet des manoeuvres que nous avons ordonnées.
Délicieuse chose que la navigation.
DeuxiĂšme lame embarque.
Méfiez-vous de Satan et de ses pompes.
Sire garçon, apportez-nous à boire.
Tous s'installent Ă boire.
Ah ! Quel délice de revoir bientÎt la douce France, nos vieux amis et notre chùteau de Mondragon !
Eh ! Nous y serons bientĂŽt. Nous arrivons Ă l'instant sous le chĂąteau d'Elseneur.
Je me sens ragaillardi à l'idée de revoir ma chÚre Espagne.
Oui, et nous éblouirons nos compatriotes des récits de nos aventures merveilleuses.
Oh ! Ăa, Ă©videmment ! Et moi je me ferai nommer MaĂźtre des Finances Ă Paris.
C'est cela ! Ah ! Quelle secousse !
Ce n'est rien, nous venons de doubler la pointe d'Elseneur.
Et maintenant notre noble navire s'élance à toute vitesse sur les sombres lames de la mer du Nord.
Mer farouche et inhospitaliÚre qui baigne le pays appelé Germanie, ainsi nommé parce que les habitants de ce pays sont tous cousins germains.
Voilà ce que j'appelle de l'érudition. On dit ce pays fort beau.
Je fus pendant longtemps ouvrier ébéniste,
Dans la ru'du Champ d'Mars, d'la paroiss'de Toussaints.
Mon épouse exerçait la profession d'modiste,
Et nous n'avions jamais manquĂ© de rien. â
Quand le dimanch's'annonçait sans nuage,
Nous exhibions nos beaux accoutrements
Et nous allions voir le décervelage
Ru'd'l'Echaudé, passer un bon moment.
Voyez, voyer la machin'tourner,
Voyez, voyez la cervell'sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
Ah ! Messieurs ! Si beau qu'il soit il ne vaut pas la Pologne. S'il n'y avait pas de Pologne il n'y aurait pas de Polonais ! Et maintenant, comme vous avez bien Ă©coutĂ© et vous ĂȘtes tenus tranquilles, on va vous chanter :
LA CHANSON DU DĂCERVELAGE
Hourra, cornes-au-cul, vive le PÚre Ubu !
Nos deux marmots chéris, barbouillés d'confitures,
Brandissant avec joi'des poupins en papier,
Avec nous s'installaient sur le haut d'la voiture
Et nous roulions gaĂźment vers l'EchaudĂ©. â
On s'précipite en foule à la barriÚre,
On s'fich'des coups pour ĂȘtre au premier rang ;
Moi je m'mettais toujours sur un tas d'pierres
Pour pas salir mes godillots dans l'sang.
Voyez, voyer la machin'tourner,
Voyez, voyez la cervell'sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
Hourra, cornes-au-cul, vive le PÚre Ubu !
BientĂŽt ma femme et moi nous somm's tout blancs d'cervelle,
Les marmots en boulott'nt et tous nous trépignons
En voyant l'Palotin qui brandit sa lumelle,
Et les blessur's et les numĂ©ros d'plomb. â
Soudain j'perçois dans l'coin, prÚs d'la machine,
La gueul'd'un bonz'qui n'm'revient qu'à moitié.
Mon vieux, que j'dis, je r'connais ta bobine,
Tu m'as volé, c'est pas moi qui t'plaindrai.
Voyez, voyer la machin'tourner,
Voyez, voyez la cervell'sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
Hourra, cornes-au-cul, vive le PÚre Ubu !
Soudain j'me sens tirer la manch'par mon épouse :
EspĂšc'd'andouill', qu'ell'm'dit, v'lĂ l'moment d'te montrer :
Flanque-lui par la gueule un bon gros paquet d'bouse,
VlĂ l'Palotin qu'a just'le dos tournĂ©. â
En entendant ce raisonn'ment superbe,
J'attrap'sus l'coup mon courage Ă deux mains :
J'flanque au Rentier une gigantesque merdre
Qui s'aplatit sur l'nez du Palotin.
Voyez, voyer la machin'tourner,
Voyez, voyez la cervell'sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
Hourra, cornes-au-cul, vive le PÚre Ubu !
AussitÎt j'suis lancé par-dessus la barriÚre,
Par la foule en fureur je me vois bousculé
Et j'suis prĂ©cipitĂ© la tĂȘte la premiĂšre
Dans l'grand trou noir d'ous qu'on n'revient jamais. â
VoilĂ c'que c'est qu'd'aller s'prom'ner l'dimanche
Ru'd'l'Echaudé pour voir décerveler,
Marcher l'Pinc'-Porc ou bien l'Démanch'-Comanche,
On part vivant et l'on revient tudé.
Voyez, voyez la machin'tourner,
Voyez, voyez la cervell'sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
Hourra, cornes-au-cul, vive le PÚre Ubu !
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